La culture numérique nous conduit-elle vers un nouvel humanisme ?

Milad Doueihi - 3e Printemps du numérique - Lille - Mars 2014 - humanisme numérique - photo © Isabelle Gabrieli

MILAD DOUEIHI, Historien des religions et titulaire de la chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval à Québec, auteur de “Pour un humanisme numérique.”

 Milad Doueihi est intervenu sur la nécessité de repenser le numérique en l’extrayant du monde des calculs et en lui octroyant une dimension humaniste. Pour cela, le premier postulat est de déclarer qu’il existe une culture numérique et que l’existence de cette culture justifie que l’on s’intéresse à définir un humanisme numérique.

Dans un premier temps, Milad Doueihi a proposé  de distinguer numérique et informatique. L’informatique, à l’origine issue des sciences mathématiques, s’est assez rapidement affranchie pour devenir une industrie (modèle n’existant autrefois que pour les sciences chimiques). L’informatique, dans les mondes numériques, est tournée du côté de la programmation, du calcul, du code et des algorithmes.

Comment est-on passé d’un référent informatique à un référent numérique ?

Le numérique s’ancre dans les mutations sociétales et dans la transformation des liens sociaux. En cela, il a étendu sa portée au rang de culture. Là où l’informatique est la science du discret, du silence et de l’art du « camouflage », le numérique, lui, se définit davantage dans les usages, les pratiques et la sociabilité que nous entretenons avec les objets. Il relève, par ailleurs, de plus en plus de la science de la mesurabilité.

 

Pourquoi parler d’humanisme numérique ?

Pour dépasser, selon Milad Doueihi, les premiers effets observés du numérique sur notre rapport à la temporalité : instantanéité, accélération. La réflexion proposée à travers un humanisme numérique repose sur la considération spatiale que nous imposent les environnements numériques. L’Homme est fondamentalement architecte : il modifie l’espace par son action, la culture numérique nous oblige à « porter notre corps dans l’espace social ». Des changements de posture en découlent ; nous sommes successivement passés d’une « culture de la chaise » (web 1.0) à une culture mobile et nomade (web 2.0) voire auto-guidée (Google glass).

Cette modification du rapport à l’espace nous projette dans un environnement hybride, entre virtuel et réel. Pour Milad Doueihi, la culture numérique est avant tout définie dans les espaces de navigation et de voyage qu’elle nous propose, où le corps, de nouveau opérant, redevient selon le postulat primitif le premier site de la communication.

 

Quels sont les héritages d’un humanisme numérique ?

 Milad Doueihi inscrit l’humanisme numérique dans la continuité des travaux de Claude Lévi-Strauss. Ce dernier identifie trois humanismes :

  • Humanisme de la Renaissance : défini comme aristocratique
  • Humanisme du XIXe siècle : défini comme bourgeois et exotique (découverte de l’Orient).
  • Humanisme du XXe siècle = défini comme démocratique

Chacun de ces humanismes est caractérisé par une façon de concevoir le document :

 

  • L’humanisme de la Renaissance propose une approche du document via la philologie critique, la méthode critique et lui confère une autorité forte via la transmission de contenus.
  • L’humanisme du XIXe siècle propose une méthode comparative des textes, notamment des textes de l’occident en relation avec des textes d’autres cultures orientales.
  • L’humanisme numérique met en relief une version affranchie de la fixité du document, orientée sur la convertibilité, la malléabilité. Le document à l’ère numérique réinvente également les rôles d’auteur et de lecteur. En cela, il nous oblige à repenser le document ; en effet, dans les environnements numériques, la relation humaine est devenue le document par excellence[1], on constate un passage du contenu vers une survalorisation de la relation humaine.

 

Comment poursuivre et repenser l’humanisme démocratique ?

Milad Doueihi a proposé quelques pistes de réflexion sur l’humanisme numérique comme moyen de repenser aussi la démocratie et les modèles de sociétés qui en découlent :

  • Réinventer le lien social en prenant en compte les modèles de participation, de coopération.
  • S’affranchir de l’ambivalence de l’héritage des Lumières, qui a porté à son apogée la culture du livre, et en générant aussi l’apparition de la notion juridique d’auteur, les questions de copyright et de protection des données et de la propriété intellectuelle. Les Lumières ont également, via l’héritage des anciens, promu la libre circulation des idées et des données, et s’inscrivent en cela dans la dynamique des biens communs.  Il y a incompatibilité, pour Milad Doueihi, dans ces deux modèles. L’humanisme numérique doit donc, à ce titre, repenser son héritage.

 

Quel modèle économique et culturel pour  la culture numérique ?

La culture numérique est basée sur le modèle de l’index, dont les principaux acteurs sont les moteurs de recherche. Est-il normal de positionner l’accès et la diffusion des connaissances à la seule responsabilité des moteurs de recherche (en considérant aussi la position de monopole de Google) ?  L’enseignement doit sur cette question engager son implication.

Les algorithmes induisent notre rapport aux contenus. D’un paradigme de prévision, nous sommes passés à un paradigme de la prescription (importance dans Google de l’auto-complétion, de l’historique de recherche, du profil des réseaux sociaux, de la traçabilité, de la géolocalisation).

Les algorithmes fonctionnent sur un modèle de recommandation. Le schéma de pertinence proposé est dépendant de multiples interactions,  l’accès à l’information est conditionné de plus en plus à la présence numérique via les plateformes des réseaux sociaux[2].

Pour prolonger la réflexion sur les travaux de Milad Doueihi :

 


[1] Voir aussi sur ce sujet : Ertzscheid Olivier, L’homme, un document comme les autresHermès, La Revue 1/ 2009 (n° 53), p. 33-40. En ligne sur www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2009-1-page-33.htm.

[2] Voir aussi sur ce sujet : Pew Research Center. The Role of News on Facebook, Common yet Incidental. 24 octobre 2013. En ligne sur http://www.journalism.org/2013/10/24/the-role-of-news-on-facebook/

 

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