Pourquoi serait-il nécessaire d'apprivoiser les écrans ?

Serge Tisseron - 3e Printemps du numérique - Mars 2014 - Culture des écrans - photo : © Isabelle Gabrieli

SERGE TISSERON, psychiatre et psychanalyste, chercheur au Centre de Recherche Psychanalyse Médecine et Société à l’université Paris VII Denis Diderot.

Quels sont les territoires numériques investis par la jeunesse aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se joue dans les nouveaux réseaux sociaux ? Dans quelle mesure est-il nécessaire d’apprivoiser les écrans ?

Serge Tisseron est intervenu dans le cadre d’une réflexion autour la culture du livre et de la culture numérique : une nécessaire complémentarité.

Ces deux cultures ont été observées au regard de ce qu’elles mettent en jeu dans :

  • La relation aux savoirs
  • Le fonctionnement psychique
  • Les liens et la sociabilité
  • Les apprentissages

 

Il est important de clarifier que pour Serge Tisseron la différence de culture n’est pas liée à une question du support[1]. Le changement réside dans le rapport différent à l’information. Le récit qui s’inscrit dans la durée, la linéarité et la séquentialité  vient s’inscrire dans la culture du livre sous la forme narrative.

La culture des écrans doit être pensée comme une forme d’intelligence, spatialisée, qui propose de construire son propre chemin.  Ainsi, ces deux cultures peuvent s’identifier selon les schémas suivants :

– durée vs spatialité
– enclosure vs inachèvement
– unicité vs multiplicité
– pensée verticale vs pensée latérale
– mémoire ancestrale, patrimoniale vs mémoire événementielle

 

La relation aux savoirs

La culture du livre s’appuie sur une culture de l’unicité. Un seul lecteur investit un livre à la fois, une seule tâche est réalisée à la fois dans un rapport vertical aux savoirs.

La culture des écrans développe une culture de la simultanéité (plusieurs écrans à la fois, particulièrement vrai chez les adolescents) et de la dispersion. Elle se propage dans la simultanéité, requiert des tâches multiples et favorise les situations de collaboration, de coopération.

Serge Tisseron a ainsi décrit la culture du livre comme linéaire, fondée sur la temporalité et sur le modèle du langage, à l’opposé de la culture numérique qui fait appel la pensée spatialisée.

 

Fonctionnement psychique

Serge Tisseron a rappelé que la culture du livre permettait de développer une identité stable et unifiée. A l’inverse, dans la culture numérique, l’identité se définie en référence à l’espace social, favorisant les changements d’identité, les jeux d’identité. Les jeux vidéos, à cet égard, sont une parfaite illustration de ces changements d’identité via la construction d’avatars.

Nous trouvons une culture de l’alternance des identités qui vient s’affronter à la culture de la continuité des identités.

 

Révolution des liens et des sociabilités à l’ère des écrans.

La culture du livre développe un modèle de sociabilité autour des liens forts et privilégiés de la famille. A l’inverse, la culture numérique met en scène une sociabilité basée sur les centres d’intérêts où l’autorité (basée sur la compétence) est établie via la reconnaissance des pairs, qui eux-mêmes participent de manière coopérative à la régulation des espaces.

Enfin, les environnements numériques facilitent la prise de décisions collective.

Serge Tisseron a souligné que la culture du livre avait développé l’ultra-spécialisation, ce qui correspondait à une société « figée » où l’on peut rester avec une compétence du début jusqu’à la fin de sa vie professionnelle. Mais il est bien sûr impensable maintenant dans une société mouvante, fluctuante et changeante, de concevoir le même schéma sociétal. Les environnements numériques demandent une adaptation voire un réadaptation des compétences, sans cesse ajustées et réajustées.

 

 

 

Les apprentissages et l’écran

 

 Le papier est irremplaçable pour rentrer en contact avec soi. L’écran, lui, est fait pour rentrer en contact avec les autres. 

 

Les apprentissages liés à la culture du livre sont basés sur la mémorisation et la narration. Ils mettent en scène le raisonnement hypothético-déductif. Les apprentissages via les écrans mettent en avant des activités basées sur la synthèse et l’interactivité. Le raisonnement intuitif y a également une plus grande part. La construction des récits chez l’enfant, héritage de la culture du livre, participe de la construction des parcours sur les écrans. S’il n’y a pas cette construction via le livre, les opérations de choix, dans la navigation, ne seront pas acquises pour les enfants.

Avec les technologies numériques et les supports visuels, il faut accentuer avec les élèves les pédagogies et enseignements basés sur la construction narrative et la construction des parcours.

C’est l’intelligence narrative qui permet à un élève de construire son parcours sur les écrans. Sans cette intelligence narrative, il tombe plus facilement dans la navigation aléatoire, distraite et désordonnée[2].

En mode écran, il n’y a pas de passé, de futur, mais un éternel présent. Il faut donc aider les élèves à reconstruire la pensée chronologique, la pensée « en profondeur », là où le numérique les maintient sur le spatial et le fluide.

La culture de l’alternance des identités généré par les environnements numériques (cf. les investissements différents dans les réseaux sociaux : Facebook pour le profil «officiel», policé ; Snapchat pour le partage de vidéos et photos instantané ;  Trumbl, Instagram…) est un tremplin pour les activités pédagogiques.

Pour Serge Tisseron, l‘école doit encourager les activités autour du jeu de rôles, de la culture théâtrale, et susciter tous les apprentissages qui mettent en scène la multiplicité des identités.

Toujours dans la continuité de ce que la culture numérique offre aux élèves, il est important de favoriser des activités autour des débats et des controverses en accentuant la pédagogie « des liens » et des constructions logiques autour des arguments issus de points de vues opposés.[3]

Travailler avec les élèves l’argumentation comme la construction logique de briques, reliées entre elles par la cohérence du lien (hypertexte notamment[4]), permet également de retrouver la logique narrative.

Enfin, l’école doit s’orienter sur des travaux de coopération de construction collective d’objets : fabrication d’objets multimédias associant texte et image fixes ou animées (ex : le jeu des 3 figures[5]).

Serge Tisseron a également insisté sur la nécessité, dès le plus jeune âge, d’expliquer aux enfants les modèles marketing, économiques et les enjeux sociétaux d’Internet : la gratuité « présupposée », le droit à l’intimité, le droit à l’image…

 

Les limites de chaque culture – culture du livre / culture des écrans

Serge Tisseron a évoqué les limites et les dangers de chaque culture. Ainsi, la culture du livre a proposé sur plusieurs générations un modèle éducatif basé sur les apprentissages par cœur, inhibant souvent la créativité.

Concernant la culture numérique, Serge Tisseron a bien sûr souligné les risques bien connus de dispersion, zapping, perte de l’attention, difficulté de concentration, addiction aux écrans…

Il a insisté sur les dangers d’une exposition trop tôt et au trop massivement aux écrans en précisant que les enfants immergés prématurément dans le numérique auraient plus de difficulté à construire leur propre récit narratif. En effet, on ne peut pas passer à la simultanéité de ce que proposent les écrans sans avoir acquis préalablement la succession des apprentissages qui organisent la construction narrative de l’enfant. Ainsi,  il ne préconise pas d’écrans à la maternelle, en cela qu’ils ne sont pas nécessaires aux apprentissages des élèves. Dans la petite enfance, le fondement de l’apprentissage est la relation. Il est important de proposer des activités ou le « faire semblant » a toute sa place, notamment à travers le jeu. Les écrans brouillent le « faire semblant », empêchant ainsi à un enfant de 3 ans de dissocier la part de réel et d’irréel.

Une pathologie numérique ? Réussir sans comprendre. 

 

Serge Tisseron a ainsi mis en valeur toute l’importance du tutorat entre pair,s en particulier lorsque celui-ci permettait la reformulation des savoirs. En effet, le tutorat dans les environnements numériques ne doit pas se concevoir comme un moyen de mettre en scène le schéma classique : élèves en réussite en soutien auprès d’élèves en difficulté. Une autre alternative doit pouvoir se développer : permettre à l’élève qui obtient de bons résultats sans comprendre comment  découvrir son propre cheminement en l’expliquant aux autres.

L’avenir appartient aux enfants qui sont à la fois à l’aise dans la pensée spatio-temporelle et dans la pensée narrative. 

 

Prolonger la réflexion sur les travaux de Serge Tisseron :

–       L’interview de Serge Tisseron par Ludovia au Printemps du numérique, Lille, 18-20 mars 2014. https://www.youtube.com/watch…
–       Conférence de Serge Tisseron. Intertice 2014. Académie de Versailles.Culture du livre culture des écrans : cultures indissociables. http://webtv.ac-versailles.fr/spip.php?article1044.
–       Apprivoiser les écrans. http://www.apprivoiserlesecrans.com/

 


[1] Serge Tisseron sur France culture. La place de la Toile 23 mars 2013. http://www.franceculture.fr/emission-place-de-la-toile-culture-du-livre-culture-des-ecrans-2013-03-23

[2] Pour compléter les propos de Serge Tisseron, il faut également tenir compte de la construction narrative « par défaut » construite par les moteurs de recherche et les traces numériques accumulées qui participent de l’enclosure du web.

[3] Il est important de préciser, à cet égard, que l’EMI suit les mêmes préconisations : encourager les espaces de débat, considérer aussi les objets numériques comme des sujets de controverse.

[4] Voir à ce propos l’atelier proposé par Alexandra Saemmer. Apprentissage du lire numérique : Propositions pour une nouvelle « culture de l’interprétation » du texte numérique. Conférence nationale, culture numérique, éducation aux médias et à l’information.  Lyon, ENS, mai 2013. http://emiconf-2013.ens-lyon.fr/ateliers/atelier-14

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