CDI, postures et imposture de Claude Poissenot

Poissenot : CDI perceptions et réalités. © Isabelle Gabrieli
Article rédigé par Emmanuelle Mucignat, présidente de l’ANDEP
 

Il convient en ce début d’année scolaire de revenir sur la publication du livre de Claude Poissenot intitulé CDI : perceptions et réalités édité chez Canopé[1] dans la collection Organisation de l’enseignement, vie scolaire.

Si cet ouvrage s’octroie le droit de juger les discours diffusés par les associations professionnelles, l’ANDEP en tant qu’association nationale des professeurs documentalistes de l’enseignement privé s’autorise, à son tour, à proposer une relecture de cet ouvrage dont l’idéologie dominante n’est pas le pire des défauts, nous y reviendrons dans la suite de cet article.

Mais que peut-on reprocher à cette publication ? Quel est le fondement de la critique qui nous anime ? Les réponses sont multiples, tant ce livre est déconcertant.

Présentons, tout d’abord, l’ouvrage de monsieur Poissenot. Il propose, à partir du dépouillement d’un questionnaire (fourni en annexe du livre), de réinterroger le métier de professeur documentaliste et d’en offrir une définition qu’il veut homogène et consensuelle. L’enquête établie par Claude Poissenot dégage ainsi un profil professionnel qui se conjugue autour du «métier vécu» et des perspectives d’avenir du métier.

D’une intention que l’on pourrait qualifier de louable, ce livre perd toute crédibilité tant la démarche suivie par son auteur ne peut que supporter une critique sévère et véhémente de notre part.

Tout d’abord Claude Poissenot ne sait visiblement pas comment établir une enquête à partir d’une collecte d’informations. La mise en place de son questionnaire et l’analyse des propos des sondés ont la rigueur scientifique et la fantaisie d’un micro-trottoir.

 

Un pseudo-cadre pour une pseudo-enquête

 

Le cadre même proposé par cette enquête est critiquable. La première question en est la parfaite illustration : « au cours de la semaine dernière avez-vous ? : » s’en suit une liste à choix multiples sur laquelle nous allons revenir.

Quel est le cadre légitime d’un questionnaire qui se base sur l’activité des professeurs documentalistes la semaine précédant le sondage ? Comment peut-on analyser sérieusement des réponses à partir de l’échantillon d’une semaine sur les 36 que constitue l’année scolaire ? Ce n’est pas tant que la technique soit répréhensible en soi mais appliquée aux sujets (les professeurs documentalistes), elle perd toute forme d’intérêt, tant la variété des tâches et des missions, la complexité des agendas scolaires, la diversité des situations professionnelles à un instant T ne peut rendre légitime le cadre même de cette première question.

A moins de vouloir justement enfoncer des portes ouvertes et montrer que les professeurs documentalistes font effectivement tout ce qui est proposé dans la liste, à plus ou moins d’écarts ou d’exceptions dans les pourcentages, la belle affaire…

Mais que font-ils ces professeurs documentalistes, maintenant qu’il est bien établi qu’ils travaillent forcément dans la diversité ?[2]

Bien sûr, ils exercent dans tous les domaines ! Et ils ont le choix pour le montrer : 18 questions, dont la présentation fourre-tout est assez déconcertante. Sur le même plan, le sondé a le choix, entre autres, parmi le florilège suivant :

  • aidé un élève pour ses devoirs
  • parlé avec un élève de problèmes ou questions personnels
  • fait respecter le silence dans le CDI
  • catalogué ou indexé des documents
  • eu des relations avec la vie scolaire/CPE

 

Pour ne pas abuser du droit de citation, nous ne présentons pas la liste exhaustive, mais elle comporte également des questions sur la formation, l’accueil au CDI d’un groupe dans le cadre d’un travail de discipline, l’échange avec un collègue autour de projets etc.

Bref, une liste sans fin et sans logique ou boire un café aurait pu tout aussi prendre sa place et son interprétation : si 90% des collègues boivent un café alors le temps est arrivé de légitimer les 3C[3] !

La question sur le respect du silence au CDI est particulièrement savoureuse, elle a le double avantage de vous replonger immédiatement dans l’univers de la « dame du CDI » des années 80 tout en vous conférant une qualité professionnelle digne d’une réflexion sur la crise financière dans Valeurs actuelles, juste tendancieux et à peine réducteur.

Quant à la question sur les « problèmes et questions personnels des élèves », elle nous ramène de nouveau dans les années 80, à la douce époque où Véronique Jeannot s’illustrait dans Pause café. Décidemment, tout cela est bien daté et bien orienté pour nous prouver que les professeurs documentalistes sont de joyeux  « touche-à-tout » et ont donc toutes les qualités nécessaires pour surtout ne pas s’inscrire dans une spécialisation de leur domaine.

La preuve par 18 est avancée, vous faites tout (et son contraire ?) donc vous voyez bien que votre identité professionnelle est multiple, à l’image de la diversité de vos actions et de vos pratiques professionnelles !

Le schéma organisateur de Claude Poissenot est posé : conforter l’identité professionnelle à la lumière du quotidien, repenser le métier en interrogeant les professeurs documentalistes dans leurs pratiques au CDI et leurs actions auprès des élèves, « Dis-moi ce que tu as fait la semaine dernière et je te dirai qui tu es». Il fallait oser la supercherie, c’est la première imposture de ce livre.

 

Quand l’enquête dérape sur l’enseignement privé

 

En tant qu’association professionnelle de l’enseignement privé sous contrat avec l’état, nous avons été particulièrement sensibles au passage consacré à la lecture du métier selon le lieu d’exercice, établissement public ou privé.

Là encore, l’exploitation des données est surréaliste. L’échantillon analysé est porté sur les collèges et la conclusion est sans appel : les professeurs documentalistes du privé sont plus souvent des hommes, qui ont moins souvent le CAPES externe et qui ont un spectre plus étroit dans la pratique du métier. L’auteur précise que si l’écart n’est pas aussi évident que cela dans la pratique, « il est pourtant statistiquement significatif ». En clair, les données exploitées ne révèlent rien de signifiant mais c’est toujours intéressant de renforcer quelques idées reçues sur le privé.

Tout d’abord, il est intéressant de noter que Claude Poissenot introduit des critères d’évaluation statistique tout à fait remarquable. En effet, il y aurait une façon de penser différemment le métier selon que vous êtes un homme ou une femme. D’une analyse qui se pare de toutes les vertus de la mixité, on découvre une étude d’un sexisme totalement déroutant. Ainsi Claude Poissenot se sent-il obligé de préciser que telle ou telle réflexion vient d’un homme ou d’une femme. Bien sûr l’enquête n’en dit pas plus, il faudrait pour cela que l’auteur soit dans le cadre d’une véritable enquête sociologique, ce qui n’est évidemment pas le cas ; il nous laisse ainsi désarmés devant ses conclusions :

Le professeur documentaliste du privé est un homme qui « aurait tendance » à travailler moins que son alter ego du public,

et encore ça dépend si ce collègue est une femme ou un homme, s’il a signé le manifeste de la FADBEN[4] (oui, c’est aussi un critère analysé), s’il a dévoilé son attachement à un corps d’inspection spécifique, s’il est vieux ou jeune, enfin s’il préfère la lecture ou la culture informationnelle.

Vaste déluge de poncifs, à propos desquels Claude Poissenot ne prend même pas le temps de vérifier le cadre d’adéquation de son questionnaire avec le contexte et la spécificité des établissements de l’enseignement privé. Si monsieur Poissenot avait pris la peine de contacter une association émanant de l’enseignement privé[5], l’ANDEP par exemple, il aurait sans doute analysé différemment les données qu’il a récoltées. En effet, lorsque les questions portent sur les relations avec les instances administratives ou éducatives de l’établissement, l’auteur constate que seuls 32% des professeurs documentalistes du privé contre 54% du public ont participé à une réunion d’administration ou d’intendance et que 34% contre 71% ont participé à un conseil d’enseignement. Il en déduit logiquement, que les professeurs documentalistes sont plus isolés que leurs homologues du public.

M. Poissenot a-t-il seulement vérifié que ces instances existaient dans l’enseignement privé ? A t-il seulement vérifié si elles ne portaient pas un autre nom ? A-t-il seulement vérifié qu’il existait peut-être d’autres instances qu’il ne mentionne pas ?

Eh bien non. Monsieur Poissenot ne l’a pas vérifié sinon il aurait découvert que le conseil d’enseignement n’est pas une instance représentative dans les établissements privés ; non pas parce qu’il n’y a pas de réflexion sur l’enseignement mais parce que ce dernier se cache souvent sous des noms différents, le plus courant étant le conseil de concertation. Vous pouvez également trouver dans les établissements susnommés des conseils d’établissement (non présent dans les choix proposés du questionnaire) des conseils de pastorale, des conseils pédagogiques (pas représenté davantage dans le questionnaire, alors que cette instance est commune aux établissements privés et publics). Si les professeurs documentalistes sont si peu nombreux dans les instances proposées, ce n’est pas forcément parce qu’ils sont isolés mais peut-être parce qu’ils ont une représentation professionnelle dans des instances que Claude Poissenot ignore[6].

De la même manière, sont à noter les approximations sur l’obtention moindre du CAPES externe par les professeurs documentalistes de l’enseignement privé.

Permettons-nous de modérer cette affirmation en apportant des éléments historiques nécessaires à une bonne compréhension du sujet. Les professeurs documentalistes du privé, hommes et femmes confondus, sont titulaires d’un concours externe nommé CAFEP qui a été ouvert, pour les premières académies, en 1993 soit 4 ans après l’ouverture du CAPES pour le public. Lorsqu’ils ne sont pas titulaires de ce concours, c’est certainement parce qu’ils ont été titularisés par la voie interne, étant en poste avant la création du concours. Les chemins de la contractualisation dans le privé sont autant d’histoires personnelles que celles que l’on peut trouver chez les pionniers de la documentation lorsqu’ont été ouverts les premiers postes de bibliothécaires-documentalistes dans les établissements publics avant 1989.

Sans aucune étude sociologique digne de ce nom, nous ne voyons l’intérêt de souligner le fait que les professionnels en fonction sont des hommes ou des femmes et les moyens par lesquels ils ont eu accès au concours, sauf à discréditer volontairement une partie des professeurs documentalistes en fonction.

Les derniers pourcentages proposés par Claude Poissenot au sujet de l’exercice des professeurs documentalistes du privé sont tout autant absurdes. Ils le sont surtout par le lien de causalité qui les unit, mis en scène dans une logique sulfureuse dont voici la démonstration :

«Les professionnels en collège privé font ainsi moins souvent du CDI le lieu d’accueil du travail solitaire (59% de « tout à fait » contre 69%). De même, ils jugent moins souvent du ressort de ce lieu d’offrir des documents pour le divertissement des élèves (44% contre 56%). De façon nette, ils refusent aussi plus souvent la fonction d’accueil des élèves les moins intégrés au CDI (25% de « pas du tout » contre 11%). De façon cohérente, ils reconnaissent moins souvent les élèves comme des personnes (56% de « tout à fait contre 66%) et se retrouvent davantage dans la fonction d’évaluation des compétences (51% de « tout à fait » contre 38%) ».

Entre une fonction d’accueil en berne pour les élèves seuls et les élèves en difficulté scolaire et un certain dégoût pour l’entrée dans le CDI par la porte du divertissement, les professeurs documentalistes du privé ne peuvent que, et d’une façon cohérente (!) considérer moins souvent les élèves comme des personnes. La cohérence m’échappe, la supercherie un peu moins.

 

Du bon usage de la question ouverte, M. Poissenot…

 

Enfin, adepte de l’argumentation fallacieuse, Claude Poissenot use et abuse de la question ouverte qui par définition est celle qui se prête le moins à l’exercice du sondage.

En effet, plus de la moitié de l’ouvrage de ce dernier repose sur l’analyse des réponses à la question suivante : En quelques mots, pourriez-vous définir votre métier ? On peut être légitimement interpellé par le procédé qui consiste à produire une argumentation soit disant raisonnée à partir d’une question aussi ouverte. En plus du procédé douteux, l’analyse proposée par Poissenot à partir des réponses obtenues est tout aussi édifiante.

 

Nous assistons petit à petit à un bel exercice de sophisme où l’interprétation frise la manipulation.

C’est ainsi que nous apprenons que les femmes sont plus intéressées par la lecture au CDI que les hommes. Comment Claude Poissenot sait-il cela ? Parce que dans les commentaires spontanés glanés au fur et à mesure, elles évoquent plus souvent la lecture en tête de paragraphe, alors que les hommes l’évoquent davantage en fin de paragraphe. Sans commentaires.

 

Une logique toute aussi frivole s’applique à l’analyse de Claude Poissenot alors qu’il essaye de nous convaincre de l’importance toute relative des sciences de l’information. En effet toujours à la question « En quelques mots, pourriez-vous définir votre métier ? » l’auteur analyse les réponses qui contiennent le terme lecture et les oppose à celles qui présentent le terme sciences de l’information. A une question qui ne concernait en rien les sciences de l’information, l’agrégation et le corps d’inspection spécifiques, les professeurs documentalistes qui les ont évoquées sont moins nombreux. C’est donc que la majorité des professeurs documentalistes ne partagent pas cette vision ou cette perception du métier. La preuve est faite, bel exercice de sophisme comme nous vous le disions.

Après « dis-moi ce que tu as fait la semaine dernière et je te dirai qui tu es » Claude Poissenot donne dans le genre « dis-moi ce que tu veux, je saurai toujours l’interpréter dans le bon sens ».

Le bon sens, Monsieur Poissenot, est a priori ce qui se partage le mieux, visiblement la mauvaise foi aussi, celle mise au service d’une idéologie managériale qui pour se développer se travestit à peine derrière les traits d’un pseudo-sondage.

 

Il ne nous reste qu’à conclure sur le même registre que Claude Poissenot : « Le ridicule ne tue pas, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, donc le ridicule nous rend plus fort».

 

 

 

[1] SCÉRÉN [CNDP-CRDP]. La librairie de l’éducation en ligne. Disponible sur : http://www.sceren.com/cyber-librairie-cndp.aspx?prod=1062340

[2] Prochainement l’ANDEP publiera l’enquête réalisée auprès de ces adhérents sur les professeurs documentalistes et l’enseignement de l’EMI.

[3] Sur les débats menés autour des learning centres, relire l’excellent article de Silvia Ham. Le « learning centre », un modèle incontournable ? 6 avril 2011. Disponible sur : http://lestroiscouronnes.esmeree.fr/table-ronde/le-learning-centre-un-modele-incontournable

[4] FADBEN. MANIFESTE 2012 : Enseignement de l’information-documentation et ouverture à la culture informationnelle. 22 mars 2012. Disponible sur : http://www.fadben.asso.fr/MANIFESTE-2012.html

[5] Plus de 90% de l’enseignement privé sous contrat est représenté par les établissements catholiques d’enseignement. http://www.enseignement-catholique.fr/ec/index.php

[6] Lire à ce propos le dossier spécial consacré aux professeurs documentalistes dans les établissements privés catholiques. Professeur documentaliste : un médiateur des savoirs. ECA. Enseignement Catholiques Actualités, n°°360, avril – mai 2014. http://eca.enseignement-catholique.fr/eca-339/eca-360-avril-mai-2014

 

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